Pediatrie

Reflux du nourrisson : quand le médicament devient presque un réflexe ?

Une étude des Mutualités Libres met en lumière un recours encore élevé aux inhibiteurs de la pompe à protons chez les bébés belges. En 2024, 7,1 % des nourrissons ont reçu au moins une délivrance d’IPP au cours de leur première année. Un chiffre en légère baisse, mais qui interroge, surtout en Wallonie, où la proportion atteint 13 %.

Le reflux gastro-œsophagien du nourrisson est un grand classique des premiers mois de vie. Il inquiète les parents, alimente les consultations et met parfois les médecins sous pression. Pourtant, dans la majorité des cas, il s’agit d’un phénomène physiologique : le lait ou le contenu gastrique remonte vers l’œsophage, le bébé régurgite, puis le problème disparaît spontanément avec la maturation du système digestif. Environ un bébé de moins de trois mois sur deux est concerné, avec un pic autour de quatre mois. À l’âge de 10 à 12 mois, seuls 5 % des enfants en souffrent encore.

C’est précisément ce décalage entre la fréquence du reflux bénin et le recours aux traitements médicamenteux qui est au cœur de la nouvelle étude des Mutualités Libres consacrée à l’utilisation des inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) chez les nouveau-nés. Ces médicaments — oméprazole, ésoméprazole, pantoprazole notamment — sont largement utilisés chez l’adulte pour traiter les pathologies liées à l’acidité gastrique. Chez le nourrisson, en revanche, leur place est beaucoup plus restreinte. Le reflux simple, sans symptôme d’alarme ni retentissement sur la croissance, ne justifie pas de traitement médicamenteux.

Or l’étude montre qu’en 2024, 7,1 % des enfants nés dans l’année ont reçu au moins une délivrance d’IPP au cours de leurs douze premiers mois de vie. Autrement dit, environ un bébé sur treize. Le chiffre est en légère diminution par rapport à 2016, où la proportion atteignait 7,6 %, et par rapport au pic de 2021, à 8,1 %. Mais le niveau reste élevé, d’autant que ces médicaments ne sont pas indiqués en Belgique pour le traitement de la maladie de reflux gastro-œsophagien chez les enfants de moins d’un an. Leur usage relève donc, dans ce contexte, d’une prescription hors indication.

Plus de deux mois de traitement en moyenne
L’enjeu ne se limite pas au nombre d’enfants concernés. La durée des traitements interroge également. Selon l’étude, les enfants traités reçoivent en moyenne 68,6 doses journalières standard au cours de leur première année de vie. Ce chiffre doit être interprété avec prudence, car il repose sur la dose journalière standard définie pour l’adulte, alors que les nourrissons reçoivent généralement des doses adaptées à leur poids. En pratique, cela signifie que la durée réelle d’exposition pourrait être plus longue que celle estimée.

La distribution des durées confirme que l’on n’est pas seulement face à quelques prescriptions ponctuelles. Parmi les nourrissons ayant reçu des IPP en 2024, 83 % en ont reçu pendant au moins deux semaines, 63 % pendant au moins quatre semaines, 41 % pendant au moins huit semaines et 17 % pendant au moins seize semaines. En clair, près d’un enfant traité sur cinq l’est pendant au moins quatre mois.

Cette persistance des traitements mérite attention. Les IPP sont globalement considérés comme des médicaments sûrs lorsqu’ils sont utilisés à bon escient. Mais les données scientifiques invitent à la prudence chez les jeunes enfants, surtout en cas d’utilisation prolongée. L’étude rappelle que plusieurs travaux observationnels ont mis en évidence une association entre l’exposition aux IPP et un risque accru d’asthme, d’infections graves ou d’autres effets indésirables. Une revue systématique récente va plus loin : chez les enfants jusqu’à 18 mois, les IPP ne se montrent pas plus efficaces qu’un placebo dans le traitement du reflux gastro-œsophagien.

La Belgique au-dessus de plusieurs voisins européens
La Belgique ne part pas d’une page blanche en matière de surconsommation d’IPP. L’INAMI a déjà souligné la forte augmentation de leur utilisation au fil des années, souvent en dehors des indications normales, avec des doses trop élevées ou des traitements trop longs. En 2024, les dépenses de l’assurance obligatoire pour les médicaments contre l’ulcère gastrique et le reflux gastro-œsophagien ont atteint 114,1 millions d’euros, en hausse de 3,8 % par rapport à 2023. Au total, ces médicaments ont été délivrés à 2,4 millions de patients, soit environ un Belge sur cinq.

Chez les nouveau-nés, la comparaison européenne est également instructive. En Belgique, le nombre de délivrances d’IPP s’élève à 178 pour 1.000 enfants au cours de la première année de vie. C’est nettement plus qu’au Danemark, où l’on observe 46,6 prescriptions pour 1.000 enfants de 0 à 11 mois, ou qu’en Suède, avec 18,9. La Belgique se situe en revanche dans un ordre de grandeur proche de la France, où 162 prescriptions pour 1.000 enfants de moins de deux ans ont été rapportées en 2019.

La proportion d’enfants concernés est également comparable à celle observée en France : 7,1 % dans l’étude belge, contre 7,9 % dans une étude française portant sur les enfants de moins d’un an sans diagnostic hospitalier de reflux pathologique. La Norvège, elle, se situe à un niveau beaucoup plus bas : 1,1 % des nourrissons auraient reçu un IPP au cours des onze premiers mois de vie.

La Wallonie, grande exception belge
Le résultat le plus frappant de l’étude tient toutefois aux disparités internes. Les nourrissons wallons reçoivent beaucoup plus souvent des IPP que les enfants bruxellois ou flamands. En 2024, 13 % des bébés domiciliés en Wallonie ont reçu au moins une délivrance d’IPP au cours de leur première année, contre 4,4 % à Bruxelles et 4,1 % en Flandre. Le nombre de délivrances suit la même logique : 349 pour 1.000 nouveau-nés en Wallonie, contre 112 à Bruxelles et 104 en Flandre.

Les différences persistent même lorsque l’on tient compte du droit à l’intervention majorée. Chez les enfants bénéficiant de ce statut, l’utilisation reste plus de deux fois plus élevée en Wallonie qu’à Bruxelles ou en Flandre. Chez les enfants qui n’en bénéficient pas, elle est environ trois fois plus élevée.

L’analyse par arrondissement accentue encore le contraste. Dans certains arrondissements flamands, l’utilisation est très faible : 1,0 % à Malines, 1,6 % à Turnhout, 1,9 % à Anvers. À l’autre extrémité, plusieurs arrondissements wallons atteignent des niveaux considérables : 22,1 % à Huy, 21 % à Marche-en-Famenne, 18,5 % à Bastogne. À Namur, Nivelles et Liège, la proportion se situe entre 14 et 15 %. Le rapport évoque ainsi un écart pouvant aller jusqu’à un facteur dix entre les zones les moins et les plus prescriptrices.

Ces écarts ne prouvent pas à eux seuls une surprescription. Les auteurs soulignent que les différences de profil des patients, de gravité des symptômes, d’orientation vers les spécialistes ou d’organisation des soins peuvent jouer un rôle. Mais une telle variabilité géographique suggère aussi des habitudes de prescription très différentes.

Les pédiatres en première ligne
L’étude s’intéresse également au moment et au contexte d’initiation des traitements. Chez les nourrissons recevant des IPP, environ un quart commencent le traitement au cours des deux premiers mois de vie : 5,3 % durant le premier mois, 19,9 % durant le deuxième. Près d’un tiers des initiations surviennent encore au troisième ou au quatrième mois. Au total, plus de sept traitements sur dix sont initiés durant les six premiers mois de vie.

Dans 10,9 % des cas, le traitement est initié lors d’un séjour hospitalier. Mais la grande majorité des premières délivrances relèvent du circuit ambulatoire. Les pédiatres jouent ici un rôle central : ils sont à l’origine de 75 % des premières prescriptions. Les médecins généralistes représentent 9 % des initiations, les ORL environ 4 %. Pour 12 % des délivrances, notamment hospitalières, le prescripteur n’a pas pu être identifié.

L’analyse des pratiques de 608 pédiatres ayant pris en charge au moins 50 nourrissons nés entre 2022 et 2024 montre une forte dispersion. La moitié des pédiatres prescrivent des IPP à au maximum 1,5 % des nouveau-nés qu’ils ont suivis. Mais un quart en prescrivent à au moins 3,2 %, 10 % à au moins 6 %, et 5 % à au moins 9,4 %. Là encore, les Mutualités Libres appellent à la prudence : leurs données couvrent environ un nouveau-né belge sur cinq. Une analyse nationale, par exemple via l’Agence intermutualiste, permettrait de confirmer ou nuancer ces résultats.

Peu d’examens de mesure de l’acidité
Autre enseignement : le recours aux examens de mesure de l’acidité reste limité. Parmi les 21.037 enfants nés en 2023 suivis dans l’étude, seuls 155 ont bénéficié d’un tel examen au cours de leur première année, soit 0,7 %. Chez les enfants ayant reçu des IPP, 3,4 % ont également eu une mesure de l’acidité. Autrement dit, dans la très grande majorité des cas, le traitement est initié sans confirmation objective par ce type d’examen.

Il ne s’agit pas de dire que cet examen devrait être systématique. La mesure du pH sur 24 heures est une procédure spécifique, qui n’a évidemment pas vocation à devenir un passage obligé pour tout nourrisson qui régurgite. Mais ce chiffre rappelle que la prescription d’IPP repose très souvent sur l’évaluation clinique, le récit parental et l’appréciation du médecin. D’où l’importance de repères clairs, partagés et régulièrement réévalués.

Rassurer plutôt que prescrire ?
Les Mutualités Libres ne plaident pas pour une interdiction des IPP chez le nourrisson. Certains enfants présentent un reflux pathologique, avec retentissement sur l’alimentation, la croissance ou le développement, ou avec complications. Dans ces situations, un traitement peut se justifier. Mais le message central est celui de la prudence : ne pas transformer un phénomène fréquent et souvent bénin en réflexe médicamenteux.

La première réponse, dans de nombreux cas, consiste à rassurer les parents, suivre la croissance de l’enfant, corriger certaines attentes et proposer des mesures hygiéno-diététiques simples. Lorsqu’un traitement est instauré, il doit être réévalué régulièrement, notamment lors des renouvellements de prescription, avec l’objectif de réduire progressivement ou d’arrêter le médicament dès qu’il n’est plus nécessaire.

L’étude met finalement en lumière un phénomène bien connu en médecine : lorsque les symptômes sont pénibles, l’inquiétude forte et la pression parentale réelle, le médicament apparaît parfois comme la réponse la plus immédiate. Mais chez le nourrisson, cette réponse n’est pas toujours la plus pertinente. Dans le reflux simple, le temps, l’information et l’accompagnement peuvent être plus utiles qu’un IPP.

Source : étude “Utilisation des inhibiteurs de la pompe à protons chez les nouveau-nés”, Mutualités Libres, juillet 2026.

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