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Tout part de la bouche

CONGRÈS IAGG À l’instar de la santé globale, on ne pense pas souvent à la santé orale… jusqu’à ce qu’elle fasse défaut ! Ce qui peut entraîner une série de problèmes en cascade, non seulement pour les personnes âgées fragiles, mais aussi pour celles et ceux qui en prennent soin au quotidien.

Candice Leblanc - 8 septembre 2026

santé orale gériatrie seniorsCommençons par une précision : la santé orale ne se limite pas à la santé buccodentaire. Elle comporte également tout ce qui relève des fonctions orales : la mastication, la déglutition, la motricité orolinguale ou encore la parole. Autant de fonctions qui peuvent devenir particulièrement problématiques en cas de démences et/ou de troubles neurocognitifs.

« La santé orale est souvent négligée dans les soins de la démence », estime Orapin Komin, professeure de dentisterie à l’Université Chulalongkorn de Bangkok (Thaïlande) [1]. « Nous savions déjà qu’une pauvre santé orale est associée à un risque accru de déclin cognitif [2]. Nous nous sommes donc demandé dans quelle mesure des problèmes oraux pourraient aggraver certains symptômes neuropsychiatriques : agitation, agressivité, dépression, etc. Nous avons aussi voulu évaluer les conséquences que ces situations peuvent avoir sur les aidants proches ou le personnel soignant. »

Santé orale, santé neuropsychique et santé mentale

Pour investiguer l’association entre la santé orale et les symptômes neuropsychiatriques chez 90 personnes atteintes de démence – majoritairement des maladies d’Alzheimer ou des démences vasculaires –, la Pr Komin et son équipe ont utilisé deux outils d’évaluation standardisés : l’Oral Health Assessment Tool (OHAT) et le Neuropsychiatric Inventory Questionnaire (NPI-Q).

Le premier évalue et score huit domaines (dents, gencive, prothèse dentaire, propreté, douleur, salive, lèvres et langue). Plus l’OHAT est élevé, plus la santé orale est mauvaise. Quant au NPI-Q, il permet d’évaluer une douzaine de symptômes, répartis en quatre catégories : psychoses, humeur, comportement et troubles divers (troubles du sommeil, de l’appétit, etc.). « Le NPI-Q a été soumis à l’aidant proche ou au soignant le plus régulier – en première ligne pour observer ces paramètres – qui a évalué leur présence et leur degré de sévérité au cours du mois écoulé », explique la chercheuse. « Cette personne a aussi été interrogée sur l’impact de ces symptômes sur son niveau de stress et de désarroi (NPI-Q Distress score). »

L’équipe de chercheurs a mis en évidence une corrélation entre une mauvaise santé orale et une plus grande sévérité des symptômes neuropsychiatrique.

Résultats : l’équipe de chercheurs a mis en évidence une corrélation entre une mauvaise santé orale et une plus grande sévérité des symptômes neuropsychiatriques de la personne soignée (p = 0,016) et de la détresse de la personne aidante ou soignante (p = 0,003).

Les symptômes neuropsychiatriques ont aussi été analysés et corrélés individuellement. Un score plus élevé de dépression a ainsi été associé à une plus mauvaise santé orale (p = 0,016). C’est toutefois le seul symptôme neuropsychiatrique à être significativement associé au score OHAT. Selon la Pre Komin, ces résultats justifieraient « de prodiguer des soins oraux et buccodentaires plus ciblés aux personnes présentant une symptomatologie neuropsychiatrique plus prononcée et de soutenir davantage leur aidant proche ou soignant ».

Implications pratiques

Sur le terrain, cette analyse met en évidence trois points d’attention, qui sont autant de recommandations en faveur d’une surveillance accrue de la santé orale, a fortiori quand le déclin cognitif rend de plus en plus difficile l’expression d’éventuelles plaintes :

  1. Les symptômes de la dépression (apathie, perte de motivation, etc.) peuvent altérer l’hygiène buccodentaire ; la personne « se laisse aller ». Ce qui, en soi, augmente le risque de mauvaise santé orale.
  2. Pour prévenir ou même casser ce cercle vicieux, il faudrait encourager, voire aider le ou la patiente dans ses soins quotidiens d’hygiène buccodentaire et, le cas échéant, monitorer sa santé orale. A fortiori si la personne prend des médicaments, à action anticholinergique ou certains psychotropes qui peuvent réduire la salivation et induire une sècheresse buccale… qui, elle-même, fait le lit des problèmes buccodentaires.
  3. Un suivi régulier chez le dentiste est indispensable. En effet, la prévention et la détection précoce d’éventuels problèmes (caries, gingivites, parodontites, etc.) préviennent ou, à tout le moins, freinent la détérioration de la santé orale.    

Zoom sur l’« hypofonction » orale

La Pre Komin a également travaillé sur l’impact de la dysfonction orale sur la diversité alimentaire et l’état nutritionnel, particulièrement dans les MRS. Concept développé par la Société nippone de gérontologie il y a une dizaine d’années, l’hypofonction orale est établie quand une personne cumule au moins trois des sept critères suivants : une mauvaise hygiène buccodentaire, de la sècheresse orale, une force occlusive amoindrie, une fonction motrice langue-lèvre diminuée, une diminution de la pression de la langue, une fonction masticatoire amoindrie et/ou des troubles de la déglutition.

À l’aide de différents équipements, l’équipe de recherche a mesuré ces sept paramètres chez 74 résidents de MRS à Bangkok. Quant à l’état nutritionnel et la diversité alimentaire, ils ont été évalués respectivement via le Mini Nutritional Assessment-Short Form (MNA-SF) et le Food Diversity Score Kyoto (FDSK-11) – volontiers utilisé sur les populations asiatiques – qui répartit les aliments en 11 catégories et évalue la fréquence de leur consommation. Plus ce score est élevé, plus grande est la diversité alimentaire.   

malnutrition maison de repos

De l’hypofonction orale à la malnutrition

Le premier objectif de l’étude visait à calculer la prévalence de l’hypofonction orale dans cette cohorte. Résultat : près de 65 % des résidents étaient concernés. Les troubles les plus courants concernaient, par ordre de fréquence, la fonction motrice langue-lèvre, la force occlusive et la pression de la langue.

Le second objectif de l’étude consistait à examiner les associations entre la fonction orale, la malnutrition et la diversité alimentaire. Sans grande surprise, une hypofonction orale et un score plus bas de diversité alimentaire étaient significativement associés à de la malnutrition, notamment de la dénutrition.

Détecter et prendre en charge l’hypofonction orale pourrait aider à améliorer la diversité alimentaire, voire à réduire le risque de malnutrition et de dénutrition.

Certes, la cohorte est modeste et inclut une population non européenne. Cependant, elle suggère que détecter et prendre en charge l’hypofonction orale pourrait aider à améliorer la diversité alimentaire, voire à réduire le risque de malnutrition et de dénutrition, qui, en Belgique comme en Thaïlande, est un problème courant dans la patientèle gériatrique.

Des études longitudinales et interventionnelles seront toutefois nécessaires pour vérifier cette hypothèse. Quant aux recommandations de la Pre Komin concernant les implications cliniques, elles nous semblent universellement pertinentes. Elles consistent notamment à:

  • Intégrer une évaluation de routine de la fonction orale dans les protocoles des soins à long terme, notamment dans les MRS ;
  • Intégrer des interventions nutritionnelles spécifiquement conçues selon le statut de la fonction orale ;
  • Se concentrer sur les paramètres les plus fréquemment touchés pour améliorer les bénéfices de santé. Dans l’étude thaïe, par exemple, il s’agit de la fonction motrice langue-lèvre et de la force occlusive.

Références
1. Cf. Impact of oral health problems on neuropsychiatric symptoms and caregiver burden in dementia : an OHAT-based evaluation (session O3.02-1 de l’IAGG26) par O. Komin.
2. Daly et al. Evidence summary: the relationship between oral health and dementia in British Dental Journal, 2018 ; 223:846-853.
3. Cf. Oral function, dietary variety and nutritional status. Key determinants of health in older adults in long-term care (session 02-3 de l’IAGG26) par O. Komin.

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